Skip to main content

Salade Russe - Interview par Didier Aubourg en novembre 2025

Sur la genèse du roman

Didier Aubourg : qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce thriller géopolitique ? Est-ce l’actualité brûlante autour du groupe Wagner qui vous a inspiré ou bien aviez-vous déjà cette histoire en tête depuis longtemps ?

Oui, c’est le groupe Wagner qui est à l’origine de ce projet. J’ai senti que j’avais là une matière romanesque puissante. Bien avant 2023, j’ai commencé à accumuler des informations sur ces mercenaires, frappé par la manière dont ils prenaient peu à peu la place des troupes françaises en Afrique. Très vite, un autre élément s’est imposé : leur affrontement larvé avec la Chine, pourtant portée par des ambitions similaires.

Deux stratégies, deux visions d’un même enjeu : comment supplanter l’Occident ? D’un côté, la guerre armée, brutale et frontale, incarnée par la Russie à travers Wagner, en Afrique comme en Syrie. De l’autre, une guerre économique, plus silencieuse mais tout aussi efficace, menée par la Chine par la conquête méthodique des marchés africains.

L’idée a d’abord pris la forme d’une nouvelle très tendue, presque excessive, écrite en 2022, lors de l’invasion de l’Ukraine, nourrie par la rumeur, fondée ou non, de l’existence d’un centre de recrutement Wagner en France. C’était pour moi un laboratoire d’écriture, une manière de tester mes propres limites.

Peu à peu, le texte s’est élargi, est devenu un roman, façonné au fil des informations relayées par les médias. Mais la réalité s’est invitée dans la fiction : alors que j’achevais le premier jet, Prigojine et les fondateurs de Wagner disparaissaient dans un attentat aérien. Cet événement m’a contraint à déplacer le centre de gravité du récit, ce qui a sans doute renforcé le livre, en le resserrant autour de la lutte de deux personnages français, troubles et ambigus.

Sur le réalisme et la documentation

Didier Aubourg : votre roman est très documenté, que ce soit sur les services secrets ou sur la Russie contemporaine. Comment avez-vous travaillé cette matière : principalement par vos recherches personnelles ou aussi grâce à des témoignages et rencontres ?

Dans mon imaginaire, le mot « mercenaires » renvoyait d’abord à une figure presque romanesque : celle de Bob Denard et de ses hommes, ces aventuriers sans scrupules qui ont renversé plusieurs régimes, aux Comores par exemple, mus avant tout par l’argent et le goût du chaos. Or, avec Wagner, même si les conséquences sur le terrain pouvaient sembler comparables, la réalité était d’une tout autre nature : derrière cette armée de l’ombre, il y avait un État, la Russie. Et c’est ça qui m’a intéressé.

À l’époque, de très nombreux articles paraissaient sur cette politique officieuse, presque clandestine, menée par Vladimir Poutine. J’ai voulu en comprendre les rouages, mais aussi suivre l’ascension fulgurante d’Evgueni Prigojine, promis, un temps, à devenir un rival du président tout-puissant. Tout cela constituait un terreau fertile à mon imagination.

Concrètement, j’ai rassemblé l’ensemble de cette documentation dans un dossier informatique très structuré, avec des références précises : titres de journaux, médias, noms des journalistes et correspondants que j’ai d’ailleurs pris soin de mentionner à la fin du livre. Ancien médecin, formé à la rigueur des thèses et des mémoires universitaires, j’ai conservé cette manière de travailler.

Ensuite, il suffisait de puiser dans cette matière pour construire une réalité crédible, capable de nourrir le récit.

Quant aux services secrets, opaques par essence, c’est presque leur ADN, je me suis beaucoup appuyé sur la lecture d’ouvrages souvent polémiques, comme ceux d’Alex Jordanov ou de journalistes du Monde. La série Le Bureau des légendes a été une source d’inspiration importante.

Enfin, j’ai surtout multiplié les rencontres pour saisir des détails concrets : savoir, par exemple, quel type de pins pousse à Luc-en-Diois, ou me représenter précisément les abords de l’ambassade de Russie à Mexico, grâce à un ami qui se rendait régulièrement au Mexique. En revanche, je dois le préciser : je ne connais aucun agent secret.

Sur les personnages et l’écriture

Didier Aubourg : vos personnages sont profondément humains, avec leurs failles, leurs blessures et leurs contradictions. Lequel vous ressemble le plus, ou auquel êtes-vous le plus attaché ?

C’est sans doute mon expérience de médecin généraliste qui m’a le plus servi dans l’écriture de Salade Russe. Pendant quarante ans, j’ai été un témoin privilégié de ce que Balzac appelait la « comédie humaine », confronté chaque jour à la diversité des destins, des failles et des contradictions de notre société.

Le personnage qui me ressemble le plus est Étienne. À l’adolescence, je rêvais d’être journaliste, et ce désir se retrouve chez lui. Ce sont surtout ses réactions face à l’adversité qui m’ont intéressé. Son histoire personnelle fait écho à des éléments très intimes de mon propre parcours, même si je ne suis pas certain que, placé dans les mêmes circonstances, j’aurais agi comme lui.

J’éprouve une grande tendresse pour Amandine et pour le destin qui est le sien. Si une suite devait voir le jour, je crois qu’elle en deviendrait le personnage central.

Et puis il y a Wanka. Personnage à la fois loufoque et caricatural, elle est aussi très vivante. C’est sans doute cette exubérance qui lui confère une aura particulière. Beaucoup de lecteurs sont sensibles à sa façon d’être et me parlent souvent d’elle.

Panier

    Votre panier est vide