Le puits
Au milieu de la cour de la ferme de Bayet où, enfant, je passais tous mes étés, trônait une modeste maçonnerie circulaire, presque insignifiante en apparence. Comme si elle faisait partie du décor depuis toujours, au même titre que les murs décrépis ou les outils rouillés appuyés contre la grange. Pourtant, pour moi, ce puits fermé exerçait une fascination étrange, mêlée d’une peur sourde. On m’avait bien sûr interdit de m’en approcher. À huit ans, je ne connaissais pas son histoire, mais je sentais confusément, dans mon âme enfantine, qu’un événement affreux s’y était jadis produit. Le silence gêné des grands, leurs regards fuyants lorsque je posais des questions, nourrissaient mon imagination.
Les jours de vacances s’écoulaient au rythme lent de la campagne, jusqu’à ce soir de vendanges où la ferme débordait de monde. Les rires éclataient sous les guirlandes, les verres se remplissaient sans cesse, et les conversations se mêlaient aux chansons. Ma grand-mère, d’ordinaire si vigilante, était trop occupée à servir le repas et répondre à toutes les sollicitations. Profitant de cette joyeuse confusion, je me glissai hors du cercle lumineux de la fête, le cœur battant, attiré par ce besoin impérieux : découvrir l’énigme du puits.
Loin du bruit et de l’agitation, je m’agenouillai devant lui. Mes doigts tremblaient tandis que je dévissais la protection de sécurité, geste interdit et solennel à la fois. Lorsque je plongeai enfin mon regard dans ce trou mystérieux, un frisson me parcourut. À la lumière pâle de la lune, je distinguai la chaîne rouillée qui s’enfonçait dans les ténèbres, comme un serpent figé, disparaissant dans le ventre de la terre.
Je devais savoir. L’envie de comprendre était plus forte que la peur. Je grimpai sur une vieille bûche de bois et me hissai jusqu’au bord de cet œil noir. Même ainsi, le fond demeurait invisible, avalé par l’obscurité. Je m’avançai alors centimètre par centimètre, en équilibre précaire au bord du cercle béant. Par un étrange jeu de lumières, entre deux nuages sombres, j’aperçus tout au fond une minuscule flaque d’eau, si proche qu’elle me sembla presque à portée de main. Je tendis le bras, oscillant d’avant en arrière, frêle comme une brindille de paille sous le vent.
Et…
Une main ferme agrippa mon pied.
Je sursautai, le souffle coupé. C’était Yvon, le commis de la ferme. Inquiet sans doute de ne pas me voir à table, il m’avait cherché. Son visage était grave. Son index posé devant ses lèvres fermées m’intima le silence. Sans un mot, il referma le puits, revissant la protection avec soin. Puis il me prit par l’épaule et me ramena vers les lumières, les rires et la chaleur de la fête, comme si rien ne s’était passé.
Jamais il ne parla de cet épisode. Jamais je n’osai non plus l’évoquer. Aujourd’hui encore, après toutes ces années, ce souvenir reste enfoui en moi, intact, comme le fond de ce puits. Aujourd’hui encore, après toutes ces années, cela reste notre secret.