Le petit vieux
Le passe-partout devient de plus en plus insaisissable au bout de mes doigts nerveux. Je suis trempé tout entier dans un bain de sueur. Cette f…… porte ne veut pas s’ouvrir ! Heureusement, je sais que le petit vieux est parti pour l’après-midi et que les autres locataires de la petite pension sont tous devant la télévision, absorbés par le film.
Je prends mon mouchoir et j’essuie, du mieux que je peux, l’instrument qui me permettra d’entrer dans sa chambre. Enfin, je sens le mécanisme de la serrure céder et bientôt je pénètre dans une pièce sombre. Les volets sont fermés. Une forte odeur de désodorisant vient un instant m’emplir les narines. Je m’adosse contre la porte, tentant de calmer les battements affolés de mon cœur.
Alors, je m’aperçois que ce que je suis venu chercher est devant moi : une lourde armoire de chêne me fait face. Nous sommes seuls. Mon cœur me déchire la poitrine. Je vais enfin découvrir ce que cache le petit vieux !
Depuis qu’il vient chez moi le soir, avec sa canne à pommeau d’argent, j’ai appris à le connaître, à ne plus m’étonner. Je sais qu’il a été un grand aventurier et j’ai d’abord pris plaisir à écouter ses histoires pleines de bateaux, de crapules, de lâches et de héros courageux. Mais un soir, parce qu’il aimait trop la dive bouteille, il m’a parlé de son armoire. Profitant de son ivresse, j’ai essayé de lui en faire dire davantage et j’ai ainsi découvert qu’elle renfermait une grande partie d’un butin accumulé en quarante ans d’affaires plus ou moins louches.
Après avoir essuyé un refus catégorique lorsque, le lendemain, je lui ai demandé de me montrer son trésor, je me suis promis de visiter sa chambre en son absence. En toute amitié, bien sûr. Et aujourd’hui, le moment tant espéré est arrivé. Les richesses du petit vieux n’attendent plus que moi.
Tremblant d’excitation, j’ouvre les deux lourds battants de l’armoire… et je suis stupéfait. Car ce n’est pas un coffre que je découvre mais un puits noir. Profond. Un gouffre sombre d’où résonne un bruit surnaturel, une sorte de bouillonnement intense, énorme, portant la marque de la vie.
Une odeur nauséabonde agresse mes narines, évoquant la présence d’un épouvantable charnier.
Pris de panique, je me retourne. Et je comprends que le petit vieux est là, dans la pièce ! J’ai juste le temps d’apercevoir son sourire narquois avant de recevoir en pleine figure le pommeau d’argent de sa canne… et de basculer dans le trou.