Les tics de l'intelligence artificielle
Avant même d'étudier la question de façon méthodique, certains indices finissent par sauter aux yeux lorsqu'on lit beaucoup de textes produits par une intelligence artificielle.
Le premier est sans doute le fameux tiret cadratin, utilisé comme un métronome pour rythmer les phrases. Vient ensuite une mise en page très reconnaissable : paragraphes courts, retours à la ligne fréquents, goût prononcé pour les listes et les découpages logiques. Tout paraît propre, organisé, immédiatement lisible.
Mais ce sont surtout les habitudes d'écriture qui trahissent la machine.
Les phrases aiment les symétries parfaites : « fatigué mais déterminé », « blessé mais debout ». Les descriptions convoquent les mêmes images : une lumière dorée, un silence pesant, une tension presque palpable. Les personnages regardent beaucoup, soupirent souvent et semblent comprendre leurs propres émotions avec une lucidité peu commune. Même leurs conflits restent généralement civilisés. Les vraies conversations humaines sont pourtant pleines d'interruptions, de mauvaise foi, de phrases inachevées et de malentendus.
À force de lecture, on remarque aussi un vocabulaire récurrent. Les regards, les ombres, les souffles, les vertiges et les fragilités apparaissent avec une fréquence curieuse, comme si certaines familles de mots exerçaient une attraction particulière sur les modèles de langage.
Plus révélatrice encore est cette impression de fluidité permanente. Tout s'enchaîne trop bien. Les transitions sont impeccables. Les personnages évoluent avec cohérence. Les scènes se ferment souvent sur une phrase censée résonner comme une conclusion. Or on écrit rarement ainsi. On oublie des choses, on se contredit ou s'égare. On laisse entrer dans nos textes des détails inutiles mais vrais : un ticket froissé au fond d'une poche, une odeur désagréable dans un couloir, une remarque maladroite qui tombe à plat.
L'IA produit volontiers des phrases qui ressemblent à des vérités profondes sans toujours en être. « Ce ne sont pas les blessures visibles qui font le plus mal » en est un bon exemple. La formule paraît juste parce qu'elle pourrait s'appliquer à presque tout le monde. Elle est difficile à contredire, mais également difficile à approfondir.
Cela ne signifie pas que ces textes soient mauvais. Bien au contraire. Ils sont souvent clairs, cohérents, pédagogiques et remarquablement structurés. Pour résumer un sujet, organiser des idées ou reformuler un passage, l'efficacité est indéniable.
Le paradoxe apparaît lorsqu'on compare cette compétence à la littérature. Un roman, un journal intime ou un grand texte ne vivent pas seulement de leur cohérence. Ils portent aussi les traces d'une existence : des obsessions, des angles morts, des disproportions, parfois même des erreurs. Une phrase peut être mémorable précisément parce qu'elle est légèrement bancale, parce qu'elle a été écrite par quelqu'un de fatigué, jaloux, amoureux ou distrait.
Une intelligence artificielle ne possède ni passé, ni corps, ni mémoire affective. Elle ne regrette rien et n'attend rien. Elle sait organiser l'expérience humaine, mais elle ne l'éprouve pas.
C'est peut-être pour cela que ses textes donnent parfois cette impression singulière : ils sont compétents avant d'être nécessaires.
©Dominique Sabatier